Annualisation : pile, tu perds ; face tu perds aussi !

, par Résistances

La modulation du temps de travail, les dirigeants d’entreprise présentent cela comme un « donnant-donnant » équilibré. C’est une arnaque. Voici pourquoi.

Annualisation : le rêve patronal

L’annualisation permet aux employeurs de faire fluctuer les horaires strictement en fonction de leurs intérêts. Le carnet de commande est bourré et il faut « vite » livrer un client ? En avant pour des heures supplémentaires et pour les samedis au boulot avec des compensations-bidons. La période est plus calme : on ordonne de « rester à la maison ». L’annualisation, c’est en quelque sorte le « travail sur appel » pour tout le monde.Bien entendu, les heures supplémentaires ne datent pas d’aujourd’hui. Ni la flexibilité, imposée à « nos chères collaboratrices et chers collaborateurs ». Mais l’annualisation permet d’aller beaucoup plus loin.

Il n’y a plus de plancher

Avec l’horaire hebdomadaire, un patron est tenu d’employer chaque semaine ses salarié·e·s au minimum pour le nombre d’heures prévues par le contrat, 35h par exemple. Et de les payer pour ces heures. S’il y a peu de travail, cela ne change rien à l’affaire. Pour les salarié·e·s, ce sont des périodes où ils et elles peuvent souffler un peu, réaliser des travaux moins urgents (d’entretien par exemple), remettre à jour des connaissances, etc. L’annualisation a pour but de liquider ces respirations.

Conséquence : c’est la course permanente, le stress continu

C’est la chasse aux temps morts. Soit on est renvoyé chez soi ; soit il faut « y aller » à plus de cent à l’heure. L’employeur approche ainsi de son rêve : chaque minute de présence doit être productive au maximum. Ainsi, la différence s’agrandit entre la richesse produite et les salaires touchés, ce qui augmente les profits.Chacun·e connaît les conséquences de cette « mise sous tension » permanente : usure physique et nerveuse, fatigue jusqu’à l’épuisement.En plus, on vit de plus en plus avec l’angoisse de commettre une faute professionnelle, par manque de temps. C’est magique : les heures supplémentaires se multiplient… mais n’existent plus ou presque.De l’autre côté, c’est la multiplication des heures sup. pour tenir les délais ou faire face aux périodes de bourre (les fêtes de fin d’années dans les grands magasins, par exemple). Mais il y a plus fort : grâce à l’annualisation, ces heures supplémentaires disparaissent immédiatement, comme dans un tour de passe-passe. En effet, puisque la durée du temps de travail se mesure désormais sur toute une année, ces heures sup. deviennent des « heures de compensation » pour les périodes où l’on a été renvoyé·e d’autorité à la maison. Les travailleuses et travailleurs qui, de temps à autre, ne disaient pas non à du travail supplémentaire pour arrondir leurs fins de mois en sont pour leurs frais. Ils continueront à être obligés de passer des journées plus longues, des soirées ou des samedis au boulot, au détriment de leur famille ou de leurs loisirs. Mais, cette fois-ci, sans encaisser un centime.

On ne sait plus où on en est

En effet, le résultat final de l’annualisation, c’est que les salarié·e·s perdent tout contrôle sur leurs horaires de travail : quand on travaille, quand on est en congé ; si l’on a des heures « en avance » ou « en retard » ; etc. L’annualisation leur vole aussi la régularité, donc la possibilité d’organiser leur temps. Elle rend ainsi plus difficile le fait d’avoir une maîtrise sur son temps de vie hors travail, de savoir suffisamment à l’avance quand on est libre pour organiser des loisirs, participer à des activités associatives, rencontrer des amis, partager des moments avec leur famille. Bref, l’annualisation empoisonne la vie.

L’annualisation à la rescousse… du patronat

Ce constat n’est pas nouveau. Il est à l’origine de l’opposition très répandue des salarié·e·s à l’annualisation du temps de travail. Par exemple, les travailleurs de la construction en ont « ras-le-bol » des « heures variables », la forme d’annualisation imposée par les entrepreneurs. Les employeurs s’emparent de cet argument et en font un moyen de pression contre toutes celles et tous ceux qui osent encore résister à leurs exigences. C’est aussi une arme de dissuasion massive car le discours des directions peut virer au chantage : signez ici tout de suite l’accord sans y regarder ou je fais un malheur…

Se réapproprier la maîtrise de son temps !

Aujourd’hui, avec la flexibilité, les salarié·e·s font une brutale expérience. Le sacro-saint pouvoir lié à la grande propriété privée (usines, grands magasins, banques, assurances, centres d’appel…) ne donne pas seulement la possibilité à une infime minorité d’accaparer une part croissante de la richesse sociale et de creuser les inégalités. Elle donne à ces possédants le pouvoir d’exproprier les salarié·e·s de leur temps et de sa maîtrise. De cette manière, cette caste s’arroge également le droit de façonner les rythmes qui organisent la vie en société (les moments de travail et ceux de repos ; le temps consacré au travail et celui réservé aux loisirs et aux activités sociales, etc.). Son modèle est celui de la société américaine, où tout « fonctionne » 24h sur 24, 7 jours sur 7. C’est-à-dire, pour les salarié·e·s, où il n’existe plus un seul instant à l’abri des injonctions des grands managers et de leurs sou-fifres sur le lieu de travail. Ce pouvoir exorbitant d’une minorité très réduite n’est pas acceptable. Il faut le refuser pour demain pouvoir s’y opposer. Les salarié·e·s doivent tendre à se réapproprier la maîtrise de leur temps. C’est une exigence démocratique fondamentale qui justifie, si cela est nécessaire, que l’on exproprie ces expropriateurs.
Ce combat commence sur des questions très quotidiennes : diminution du temps de travail, avoir les pauses payées, etc.

Reconquérir des droits collectifs

Un salarié·e, seul·e, n’a guère de moyens de résister aux prétentions croissantes de son employeur, justifiées au nom de la compétitivité. En clair : au nom de la course aux profits.
Or, un des effets de l’annualisation du temps de travail est justement de diviser le collectif de travail. Chacun·e a son horaire particulier ; chacun·e devient un « cas particulier ». Cette évolution est souvent présentée comme offrant un surcroît de liberté. C’est en réalité la liberté de répéter l’expérience du pot de terre contre le pot de terre, chaque fois qu’il s’agit de discuter de ses horaires avec son employeur.Pour stopper cette péjoration des conditions de travail, les salarié·e·s ont besoin de reconquérir des droits collectifs réglant le temps de travail. Seuls de tels droits peuvent mettre des limites aux exigences patronales. Ils doivent garantir, par exemple :
• des pauses régulières et payées ;
• des horaires, quotidiens et hebdomadaires, réguliers et connus bien à l’avance ;
• une nette distinction entre les 5 journées de la semaine, où l’on peut travailler, et les soirées, les nuits et les week-ends où il est interdit de travailler, sauf pour des besoins sociaux reconnus (santé, par exemple) ;
• une limitation très stricte des heures supplémentaires ;
• le droit de choisir sa période de vacances, en accord avec ses collègues ;
• des rythmes de travail sur lesquels les salarié·e·s ont leur mot à dire et qui sont supportables sur la durée.
• C’est l’existence de tels droits qui permet d’exiger des compensations effectives, à la hauteur de la contrainte subie, pour les inévitables exceptions (le travail 24 heures sur 24 dans un hôpital, par exemple).
• C’est à l’abri de ces protections que chaque personne peut faire des choix individuels sur l’organisation de son temps. Les droits collectifs sont la condition de l’autonomie individuelle.
• C’est aussi à partir de tels droits qu’il est possible d’engager un débat démocratique sur les rythmes souhaités pour régler la vie en société. Par exemple : quels services voulons-nous voir disponibles 7 jours sur 7 ? Pour répondre à quels besoins ? A quelles conditions ?

Reconstruire un « contre-pouvoir » face aux employeurs

En matière de temps de travail, les intérêts des salarié·e·s et ceux des employeurs sont irrémédiablement opposés. Ce que gagne l’un, l’autre le perd. Sur les « petites » choses, comme les rythmes insupportables, comme sur les « grandes », comme une baisse du temps de travail, la démocratie ne doit pas s’arrêter au seuil du lieu de travail.
Ce dont les salarié·e·s ont besoin, c’est d’un contre-pouvoir. Celui-ci ne peut avoir que deux sources : une défense sans concession des droits des salarié·e·s, droits que tout syndicat doit refuser à minima de sacrifier aux prétendues exigences de la compétitivité ; la constitution autour de cet objectif de nouveaux collectifs et de nouveaux mouvements, consacrant toutes leurs énergies à développer diverses actions des femmes et des hommes pour leurs droits. Cela exige de retisser des liens de solidarité sur le lieu de travail pour faire reculer la crainte et renforcer la confiance en soi.

Voir en ligne : L’annualisation du temps de travail en Europe

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