Jeune étudiant et étudiante, ne crois plus avoir de droits

, par Résistances

Cela faisait un peu plus de 30 ans (1986, Loi Devaquet) qu’un gouvernement n’avait pas brandi, par peur de la contestation étudiante, la menace de l’instauration de la sélection à l’entrée de l’université. Le duo Macron-Vidal pense pouvoir profiter du scandale de la faillite d’APB pour imposer autoritairement une sélection à l’entrée de la fac qui reviendrait à détruire le fondement même d’une démocratisation de l’enseignement supérieur déjà moribonde.

Ce dont il s’agit, c’est, selon les propres mots de Macron, d’« En finir avec le mythe de l’université pour tous ». Alors que le Code de l’éducation garantissait jusqu’ici l’accès à l’université pour tou.te.s les bachelier.ères aux études supérieures, les universités pourront à présent refuser les candidatures les moins biens classées une fois atteint un seuil (un « quotat ») fixé au préalable. Il apparaît d’ores et déjà que les universités, pour se laisser la possibilité de sélectionner les candidat.es de Terminale sur dossiers, sont actuellement en train d’entreprendre de limiter artificiellement le nombre de places disponibles dans leurs cursus de licence. Il faut également souligner que les critères de sélection posés par le « cadrage national des attendus pour les mentions de licence » sont surréalistes : il est évident qu’ils ne seront remplis que par une minorité de lycéen.nes, si bien que les comités de sélection auront tout loisir de surajouter arbitrairement au cadrage national leurs propres critères de sélection, leur idée de la « juste » discrimination. Sans doute la sélection mettra-t-elle quelques temps à manifester ses effets réels, mais sa conséquence est d’ores et déjà connue : à quand les facultés d’élite qui n’accepteront que les titulaires d’un baccalauréat mention « Très Bien » ayant obtenu 16 de moyenne toute l’ année, et les filières « poubelles » qui accepteront tou.tes les recalé.es ? Les for mations prestigieuses payantes pour les enfants de bonne famille et les dépôts pour chiares de prolos ?

Le « plan étudiant » du gouvernement marque ainsi un tournant qui détruit un droit (déjà trop rarement garanti) à l’éducation. L’enseignement supérieur produit déjà des effets massifs de reproduction d’inégalités sociales structurales, mais la non-sélectivité (certes plus que relative) de l’université rend encore aujourd’hui possible l’accès pour les enfants des classes populaires aux savoirs critiques. L’instauration de la sélection à l’université la fait totalement basculer vers un véritable système ségrégationniste d’exclusion de certaines catégories sociales majoritairement issues des classes populaires, et ainsi de hiérarchisation et de ségrégation accrues. Instaurer la sélection à l’université, c’est faire, pour tou.tes les lycéen.nes issu.es des classes populaires (et surreprésenté.es dans les filières technologiques et professionnelles, auxquelles on prétend précisément fermer l’accès à l’université), d’un « dossier scolaire » - ou plutôt, d’une origine sociale, une prison. Ce dont il s’agit, c’est donc d’abord d’une lutte de classe acharnée des militants de l’économie pour interdire aux enfants des classes populaires d’accéder aux études de leur choix, les enfermer dans des formations professionnalisantes courtes qui ne visent pas à transmettre des savoirs pour émanciper mais, se ramenent à une forme d’insertion sur le marché du travail, à « employabiliser », à produire une main-d’œuvre technicienne docile. Ou encore, de les renvoyer vers des filières de seconde zone qui accepteront tou.tes celleux qui restent, les exclu.es des « filières d’excellence », des formations prestigieuses, bientôt payantes. Et ce, tout simplement pour éviter une révolte, pour éviter que l’exclusion qui constitue la vérité de tout processus de sélection ne se retourne en sécession d’avec une société qui ne sait plus que précariser.

Outre le contenu de la réforme, le scandale tient également à ce que c’est bien en dehors de tout cadre législatif que les établissements scolaires travaillent aujourd’hui d’arrache-pied à satisfaire le gouvernement en mettant en application une « Loi » Vidal qui n’en est pourtant officiellement encore qu’à l’état de projet. Plutôt que de voir dans ce retour des « lettres de cachet » une entorse à la prétendue « vide démocratique de notre pays », il faut voir dans ce mode de gouvernance par ordonnances, par lequel Macron peut pousser les feux de ses politiques économiques prédatrices, la vérité de la postdémocratie autoritaire des techniciens du marché sous laquelle nous vivons.

Ce gouvernement ne recule en outre devant aucun mensonge pour faire admettre à la population une « réforme » qui, en d’autres temps, aurait provoqué une sourde colère autrement plus importante. Le gouvernement justifie cette réforme par le même chantage à la crise au nom duquel il s’attaque à tout ce qui vient encore limiter l’emprise de l’Économie sur le monde : au nom duquel, par exemple, on a entrepris de détruire les fondements du droit du travail (« Loi Travaille ! » 2). L’université irait au désastre. En vérité, l’Université est surtout malade de ses réformes successives : malade d’une « crise » que ses réformateurs ont sciemment orchestrée pour la conduire à sa ruine. On invoque en outre un contexte d’hypercroissance démographique de la population étudiante que seule pourrait contrebalancer l’instauration de la sélection, mais un autre choix est toujours possible. Or ce n’est pas la première fois que l’Université a à faire face à un accroissement de la population étudiante. La dernière explosion en date du nombre de bachelierères s’était traduite en 1991 par le plan U2000, créant huit nouvelles universités. Le mensonge passe aussi par la « manipulation » fallacieuse des statistiques. L’édition du Monde du 22 août 2017, la ministre brandissait un chiffre, le fameux taux d’« échec » des étudiants en première année de licence, qui s’élèverait, selon un calcul largement biaisé, à 60%. Pourquoi pas 80% pendant qu’on y est ! Comme le démontre cette enquête menée par des sociologues, le fameux taux de « 60% » d’échec n’est qu’une affabulation du gouvernement simplement destinée à légitimer l’instauration de la sélection à l’université.

Le mensonge qu’on nous livre, c’est aussi une logique du double discours permanent. D’un côté, le gouvernement promet aux lycéen-ne-s et à leurs parents un examen qualitatif de tous les dossiers, une sélection « individualisée » où les résultats scolaires (en bref : les notes et l’établissement d’origine) ne seront pas seules à compter. De l’autre, sachant très bien la surcharge de travail titanesque complètement inassumable que représenterait le classement en quelques semaines de dizaines de milliers de dossiers, il rassure les universitaires en évoquant la mise en place d’algorithmes pour les trier automatiquement (en fonction des seules notes évidemment). Parlons-en, de cette sélection par algorithmes évoquée entre les lignes et qui, au vu des prévisions budgétaires, constituera la seule solution possible pour mettre en place la sélection. Elle serait en fait illégale, la loi française interdisant fort heureusement toute sélection par algorithmes. Mais ne vous en faites pas, les « gouvernants » de l’Université ne sont plus à un illégalisme prêt : pendant des années, avant qu’elle soit légalisée en 2017, une sélection de fait a été pratiquée en master (notamment entre le M1 et le M2) de manière complètement illégale, si bien que les recours auprès du Tribunal administratif conduisaient souvent à l’invalidation de la décision des Universités et à l’inscription de l’étudiant-e. Ce qui fait, à vrai dire, aujourd’hui, le quotidien de l’Université en régime capitaliste avancé, ce sont mille petites pratiques mafieuses qu’il est grand temps de visibiliser : montrer la honte, pour la rendre plus honteuse encore.

Approfondissement de la sélection sociale et de l’exclusion des jeunes minorisé.es économiquement et culturellement, mise en concurrence des étudiant.es et des établissements universitaires entre eux, flicage administratif généralisé (notamment des boursier.èr es), recrudescence de l’angoisse pour les lycéen.nes qui sont déjà trop nombreux.ses (notamment dans les filières technologiques et professionnelles) à estimer qu’ils/elles n’ont pas leur place dans l’enseignement supérieur, privation de l’accès aux savoirs critiques, voilà tout ce que nous promet cette réforme, dont nous connaissons d’or es et déjà la suite logique : la constitution d’un véritable marché de l’Enseignement supérieur qui conduira assurément à une hausse drastique des frais d’inscription, comme cela s’est produit dans tous les pays où de telles réformes ont été appliquées ! Sans compter que l’instauration de la sélection à l’Université (que ce soit pour assurer le traitement des dossiers ou les fameux dispositifs d’accompagnement pédagogiques censés aider les étudiant.e.s admis « sous condition ») implique une surcharge de travail supplémentaire colossale pour les fonctionnaires de l’Éducation nationale, alors que des années d’austérité budgétaire et de compression de la masse salariale des universités orchestrées par les gouvernements successifs ont épuisé tous les personnels, qu’ils soient administratifs ou enseignants, et fait exploser la précarité. Le travail de sélection et l’accompagnement de la réforme, la création des dispositifs d’accompagnement pédagogiques prévus pour les étudian.es admis.es « sous condition », exigeraient la création, dès la rentrée, de milliers de postes d’enseignants à temps plein, qui ne seront pourtant jamais ouverts...

La destruction de l’université que profile l’instauration de la sélection est l’enfant terrible de ce capitalisme de crise qui a su affirmer, partout, son hégémonie, et qui n’est autre chose qu’un perpétuel chantage apocalyptique à l’effondrement prochain : pour la sauver, il faudrait consentir à la misère d’une précarisation grandissante, à la soumission aux exigences concurrentielles de la valorisation marchande, à la redéfinition de l’étudiant comme entrepreneur de son propre « capital humain », comme consommateur de « connaissances » ravalées au rang d’une triste marchandise standardisée, et dont le « cursus », réduit à présent à une « offre de formation » ajustée aux seuls besoin du marché du travail, tend à se réduire lui-même à la validation périodique de crédits universitaires européens. Pour la sauver, nous dit-on donc, il faut la vendre, c’est-à-dire la détruire, le Salut « macronien » se confondant partout avec un étrange appel à la destruction. Telle est la fameuse « modernisation » de l’université, qui n’est pas tant la réponse à une « crise » dont il faudrait sortir que la révélation, localisée, d’une guerre sociale diffuse qu’il nous faut gagner, d’une offensive guerrière du commandement capitaliste qu’il nous faut savoir subvertir dans le sens d’une révolte qui rende enfin nos universités un peu plus jeunes, c’est-à-dire aussi un peu plus joyeuses.

Il n’est pas trop tard pour s’élever contre cette loi inique, comme toutes les générations passées qui, l’une après l’autre, ont su faire reculer les gouvernements qui avaient entrepris d’instaurer une telle sélection. Ces dernières années, par tout dans le monde, les étudiant.es se sont levé.es, ont pris la rue : dans toutes les langues, ils ont crié leur dégoût de la marchandisation des savoirs, ils ont dit leur désir de lutter contre la dévorante insinuation du capital dans les moins replis du monde social, dont la (néo)libéralisation de l’université n’est pas l’un des moindres aspects. Le plus grave, pour nous, c’est-à-dire pour tou.tes celleux qui ne désespèrent pas d’en finir avec l’Économie, c’est que c’est sans doute précisément cette possibilité que prétend en définitive révoquer la « sélection ». On individualise l’existence, on fait de l’étudiant.e l’autoentrepreneur.se de son propre parcours scolaire, pour briser les solidarités collectives ; renforcer les contrôles disciplinaires et la logique de l’enfermement pour casser toute dynamique de révolte. Les processus de « sélection » ne visent en effet jamais qu’au maintien de l’ordre social existant, à notre ajustement docile à des normes débiles, à la sélection en nous des penchants conformes, productifs, et à l’exclusion de ceux dont il va falloir gentiment faire le deuil. Ce que vise la sélection, c’est à nous constituer comme des Moi bien délimités, bien séparés, classables et recensables, réductibles à un profil, au fichage administratif d’État : bref, contrôlables. Le suprême danger est ainsi dans la destruction d’un certain temps social, ou plutôt, d’un certain contretemps social, d’une temporalité de l’exception, qui accompagne celle de l’université. Ce contretemps, c’est celui de la révolte, celui de la grève, celui de la jeunesse qui part à l’assaut du vieux monde pour en faire reculer le désert, celui de l’explosion des pseudo évidences idéologiques, de l’illusion d’éternité dont se drapent l’Économie et par lesquelles elle tend à dénier son propre despotisme. Il n’est pas anodin que le projet conservateur de l’instauration de la sélection à l’université asse son grand retour après ce qui fut, du 9 mars au 14 juin 2016, un printemps de désertion, suivie de mois entiers de persistance de l’agitation (en particulier dans les lycées), où une jeunesse – certes par trop, et même désespérément isolée... -, exprima qu’elle n’était pas une bête de labeur monnayable, qu’elle ne s’inclinerait pas devant l’Idole Travail. Si la gouvernementalité néolibérale est celle d’une contre-insurrection préventive permanente, alors il nous faut changer de regard, et voir dans l’offensive du militant-en-chef de l’Économie à l’Université une réponse au « possible » politique que le printemps 2016, avant le retour de l’hiver, nous a permis d’entrevoir : un acte de guerre contre la jeunesse, cette jeunesse qui n’est certes pas un groupe social en soi, mais qui jaillit partout où éclate une révolte contre l’archaïsme du Capital. Aussi lui faut-il, pour en conjurer la menace, mettre en œuvre des dispositifs de sélection toujours plus drastiques pour exclure ou discipliner celleux qui n’ont pas pu ravager en elleux-mêmes toute propension à l’humanité, tou.tes celleux qui refusent de se percevoir comme un petit « entrepreneur » de soi en concurrence avec tou.tes, tou.tes les grand.es vivant.es qui pensent, attaquent, construisent. Ainsi l’État néolibéral garantit-il, par sélection, la continuation de son Grand Œuvre d’épuration sociale, la construction d’une grande Machine à neutraliser tou.tes celleux qui sont porteurs.ses de résistance. L’instauration de la sélection à l’université – et son envers inévitable, l’exclusion de tou.tes les irréductibles, de tou-.es les irréconciliables -, c’est le châtiment de Macron aux infidèles de l’économie.

Contre cette nouvelle attaque, qui ne profitera qu’à une minorité de facs et de filières (autoproclamées) « d’excellence » censées concourir dans la course aux classements internationaux et aux enfants des classes dominantes, nous clamons haut et fort que l’accès à l’Université doit demeurer un droit inaliénable et universel pour tou.tes les lycéen.nes bachelier.ères, et non le privilège d’une élite : c’est pourquoi nous encourageons chacun.e de nos camarades de classe à prendre position contre la « sélection » !

ICL

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