Manuel de grammaire non sexiste et inclusive : préambule

, par Résistances

Pas plus que la langue française, la raison ne veut qu’une femme soit auteur. Ce titre, sous toutes ses acceptions, est le propre de l’homme seul. Sylvain Maréchal, 1801
Il semble que les hommes aient voulu nous ravir jusqu’aux noms qui nous sont propres. Je me propose donc, pour nous en venger, de féminiser tous les mots qui nous conviennent. Mme de Beaumer, 1762

L’anecdote

Une heure de l’après-midi, 20 octobre 2000. Trente-deux fillettes de six ans sont assises à leur pupitre, la tête encore à moitié dans la cour de récréation. Un cours de grammaire, ce n’est pas ça qui va captiver ce groupe de petits monstres. Sauf que…
Sauf qu’aujourd’hui est le jour de l’initiation. C’est le moment où elles découvrent le pilier inviolable de la langue française. Leur langue ne sera plus jamais la même. Déjà, elle ne leur appartient presque plus.
L’enseignante écrit « ils » et « elles » sur le tableau, en belles lettres détachées. Elle regarde ses écolières. « Le masculin l’emporte sur le féminin. » Elles ne comprennent pas. L’enseignante leur explique : « Si, dans un groupe, il y a des femmes et des hommes, on dit “ils”. Toujours. »
Je me souviens de cette écolière. Je me souviens de l’incrédulité qui a d’abord traversé la classe. Puis, le sentiment ­d’injustice. Parmi ces enfants en jupe à carreaux, seulement une poignée deviendrait des activistes féministes. Peu d’entre elles ­garderaient, comme je l’ai fait, ce goût amer d’injustice resté en travers de la gorge. Mais à ce moment de notre éducation, nous levions les sourcils à l’unisson. Nous ne connaissions rien au sexisme, au féminisme, à la féminisation, à la politique dont les grand-e-s parlent le soir. Nous n’avions pas d’argument, pas de référence, seulement le sentiment d’indignation.
Elles ont sûrement mal compris. « Même s’il y a dix femmes et un homme ? » Oui, même si c’est le cas. Une autre renchérit : « même s’il y a 100 femmes et un homme ? » Encore le masculin. « 1 000 ? » Personne ne prenait plus la peine de lever la main ; la question nous brûlait les lèvres, toutes en même temps. « 2 000 ? » « Même 3 000 ? » Nous nous élancions avec urgence vers la fin des nombres les plus grands que nous connaissions pour tenter de cerner la limite de notre insignifiance.
Lorsque je parle à mes amies de féminisation, elles se souviennent toutes de ce moment où elles ont découvert qu’elles étaient invisibles. Elles se souviennent du premier sentiment généré par le sexisme : « Ça n’a aucun sens » ; et du second : « C’est injuste. » La prise de conscience de la supériorité masculine… Il est sans doute cliché d’ouvrir un ouvrage sur la féminisation avec cette anecdote. Pourtant, faire autrement serait mentir : c’est bien là que tout commence.
Si l’on voulait, comme nos écolières, comprendre la puissance du masculin qui l’emporte, on pourrait bâtir la plus grande salle du monde, et la peupler de toutes les femmes de la Terre. À la porte de cette salle contenant l’ensemble de la gent féminine, un chat pourrait s’arrêter un matin, intrigué. Il s’avancerait tranquillement à la découverte de cet étrange territoire, et la porte se refermerait derrière lui. Et si la salle disparaissait subitement au milieu de la nuit, emportant avec elle toutes les femmes, toutes les sœurs, toutes les travailleuses, toutes les mères du monde, le journal pourrait afficher « ils ont disparu au milieu de la nuit ». Il n’aurait pas tort sur la grammaire, mais se tromperait sur l’horaire. Toutes les femmes du monde n’auraient pas eu besoin d’une intervention surnaturelle pour disparaître. Elles auraient disparu dès le matin, dès le moment où un représentant du masculin aurait pointé son museau dans la pièce. Disparaître, c’est ce que les femmes font le mieux, tel un e muet que l’on oublie en fin de mot. C’est à l’âge où je rêvais encore de devenir invisible que je l’ai appris. Or, tous les pouvoirs magiques du monde n’auraient pas su me faire exister. Le masculin l’emporte sur le féminin. Il en a toujours été ainsi et ce sera toujours le cas.
Sauf que…

Pourquoi le masculin l’emporte-t-il ?

Sauf qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Comme bien d’autres choses qui tombent drôlement bien dans une société patriarcale, le masculin dit « générique » c’est-à-dire le masculin désignant « l’espèce sans distinction de sexe » n’est pas un hasard.
Contrairement à ce que l’on apprend à penser en vieillissant, la primauté du masculin n’est ni intuitive, ni naturelle, ni nécessaire. Ce n’est pas pour rien qu’il faut expliquer aux jeunes filles incrédules que le masculin l’emporte sur le féminin.
En vérité, la primauté du masculin n’est pas intrinsèque à la langue française. Elle est plutôt le résultat d’une lutte menée par des grammairiens, des auteurs et des savants misogynes. Si l’on dénonce fréquemment la dimension politique de la féminisation, qui « dénaturerait » la langue au nom de l’émancipation des femmes, il faut savoir que sa masculinisation a été et demeure tout autant un projet politique. On peut ainsi remercier une poignée d’anti­féministes qui se sont donnés corps et âme non seulement pour dépouiller le français de sa « féminité », mais aussi pour présenter ce carnage comme une évidence naturelle.
Ainsi, la masculinisation de la langue repose principalement sur deux axes : l’effacement des féminins désignant les professions nobles et la préséance du masculin, voire sa métamorphose en genre générique. Ces deux piliers s’articulent autour de la supériorité masculine. D’une part, les femmes sont dépossédées d’une langue qui leur permettait de se décrire surtout si elles se décrivent savantes et ­subversives. D’autre part, lorsque le féminin et le masculin se rencontrent, ce dernier sort vainqueur.

Le masculin domine le vocabulaire

Aux 17e et 18e siècles, de « grands hommes » lancent une offen­sive en règle contre les terminaisons féminines. C’est le début d’un mouvement politique qui fera du français une véritable langue d’hommes. Il est d’abord question de supprimer les féminins « super­flus », c’est-à-dire dont la forme masculine se termine déjà en e : peintresse, poétesse et philosophesse sont mis de côté au profit de peintre, poète et philosophe. Progressivement, d’autres féminins, dont la forme masculine ne se termine pas en e, disparaissent également. Nicolas Andry de Boisregard préfère ainsi médecin à médecine et auteur à autrice , forçant les femmes à se contenter de mots dont la sonorité est manifestement masculine.
Au-delà de la masculinisation globale de la langue, certains mots sont attaqués avec une vigueur particulière parce qu’ils réfèrent à des occupations savantes. Les féminins serveuse et tenan­cière sont conservés, alors que professeuse, philosophesse et autrice sont éliminés du vocabulaire. Il faut comprendre que le combat car c’en est bien un dépasse les frontières de la linguistique. Par exemple, la lutte contre philosophesse va de pair avec la lutte contre l’exercice de cette activité par les femmes. Autre exemple, Sylvain Maréchal écrit en 1801 : « Pas plus que la langue française, la raison ne veut qu’une femme soit auteur. Ce titre, sous toutes ses acceptions, est le propre de l’homme seul.  » La même année, Mercier, citant Linguet, justifie l’élimination d’autrice, malgré le maintien de spectatrice, de la façon suivante : « Si l’on ne dit pas une femme autrice, c’est qu’une femme qui fait un livre est une femme extraordinaire ; mais il est dans l’ordre qu’une femme aime les spectacles, la poésie, etc. comme il est dans l’ordre qu’elle soit spectatrice.  »
Il n’est donc pas question de rendre la langue « plus neutre ». On ne recherche pas le « masculin générique » ou des « termes épicènes » représentant également les hommes et les femmes ; la justification dont on se sert aujourd’hui. Il s’agit de faire disparaître la possibilité, l’idée même d’une femme en philosophie ou d’une femme de lettres. Contrôler la langue permet ainsi de contrôler les représentations du rôle des femmes dans la société.
La guerre aux féminins se poursuit sur des décennies, et même des siècles. En 1753, Diderot, l’auteur de la fameuse Encyclopédie des Lumières, n’est pas particulièrement éclairant lorsqu’il affirme contrairement à l’usage en vigueur et au Dictionnaire de l’Académie française que citoyen est un substantif masculin sans forme féminine. Son explication, qui n’est pas des plus convaincantes, est la suivante : « On n’accorde ce titre aux femmes, aux jeunes enfants, aux serviteurs, que comme à des membres de la famille d’un citoyen proprement dit. Mais ils ne sont pas vraiment citoyens.  » Quelques années plus tard, citoyen acquiert le sens qu’on lui connaît aujourd’hui avec la Révolution française qui associe le droit de vote à la citoyenneté. Le droit de vote est bien sûr réservé aux hommes.
La masculinisation du français se poursuit au 19e siècle. Alors que des générations entières ont appris à conjuguer à l’aide du petit livre vert, peu savent que son créateur, Louis-Nicolas Bescherelle, s’insurgeait contre les formes féminines de noms de métiers. En 1843, il écrit : « Quoiqu’il y ait un grand nombre de femmes qui professent, qui gravent, qui composent, qui traduisent, etc. on ne dit pas professeuse, graveuse, compositrice, traductrice, etc. mais bien professeur, graveur, compositeur, traducteur, etc., par la raison que ces mots n’ont été inventés que pour les hommes qui exercent ces professions.  » Il faut reconnaître la créativité de ces hommes, qui défie la logique. Pour justifier l’effacement des féminins qui non seulement existent déjà, mais sont en plus d’usage courant, ils affirment qu’ils n’ont jamais réellement existé puisqu’ils désignent des métiers d’hommes. Quelques années plus tard, Adolphe Monod transforme le nom féminin à connotation de pouvoir en une ridicule aberration : « Essayer de dire une femme savante, une grande femme, une femme d’affaires, une femme d’État – autant parler d’un homme de ménage ! »
Il convient de répéter que ces hommes sont des activistes : s’ils affirment « constater » une caractéristique de la langue française, ils cherchent en réalité à l’imposer dans une société qui s’accommode très bien des noms féminins. Cet héritage politique est visible aujourd’hui. Ainsi, des formes féminines qui paraissent de nos jours le caprice d’activistes extrémistes, comme le fameux autrice qui fait toujours sourciller, allaient de soi pendant des siècles. On peut par exemple observer l’existence des féminins bouchère, marchande, apprentisse, mairesse, mareschale et tavernière au 13e siècle, avant qu’ils ne soient agressivement éliminés du langage courant.

Le masculin l’emporte

La domination du masculin dans la grammaire vit une évolution comparable à celle du vocabulaire. Jusqu’au 17e siècle, on accordait l’adjectif et le verbe en se basant sur le nom ou le sujet pertinent le plus proche. Il n’était pas question d’un genre triomphant sur l’autre, mais simplement de la syntaxe de la phrase : on aurait dit les hommes et les femmes sont intelligentes ou les femmes et les hommes sont indignés. Cet accord paraît encore aujourd’hui naturel et intuitif.
Cependant, le principe du masculin qui l’emporte a mis fin à l’accord de proximité. C’est bien sûr un membre du « sexe fort » qui a eu cette idée de génie. En 1647, Vaugelas, l’un des premiers membres de l’Académie française, affirme : « Pour une raison qui semble être commune à toutes les langues que le genre masculin étant le plus noble doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble. » D’autres antiféministes s’emparent de cet argument. La masculinisation de la langue se présente comme une conséquence logique de la supériorité masculine, mais aussi de son caractère originel. Ève est née d’Adam, l’homme est l’ancêtre de la femme : de même, le genre féminin est une exception, une seconde version, qui se forme non concurremment, mais bien à partir du « premier genre ». « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » : cette phrase écrite par Beauzée en 1767 exprime la teneur de l’argument « savant » qui mènera au masculin générique.
Comment un présupposé aussi outrageusement sexiste réussit-il à dicter la façon d’écrire et de parler d’humain-e-s du 21e siècle ? Il faut, bien sûr, que l’argument ait évolué pour s’adapter aux mentalités de notre époque : on imagine mal un-e enseignant-e expliquer à sa classe que l’accord est masculin parce qu’Ève est issue de la côte d’Adam. Ainsi, le masculin dominant est devenu, dans la linguistique moderne, un masculin « générique », non marqué ou indifférencié  a masculinité n’est-elle pas l’incarnation de la neutralité ? Ce qui donne aujourd’hui l’impression qu’une langue masculine, vieille d’à peine quelques siècles, a toujours été ainsi. Ce discours permet de masquer l’histoire politique de la masculinisation de la langue. En se cachant derrière la linguistique, on nie tout rapport entre le genre des mots et le genre des personnes, entre le masculin générique et le patriarcat. On prétend que le masculin est simplement plus court, plus clair, plus naturel ; par opposition, la féminisation « sonne mal », « alourdit le texte » et « exclut les hommes ».

Les autorités linguistiques

Après tout ce beau travail collectif, il ne reste plus qu’à cimenter l’importance fondamentale du masculin dans la langue française en le rendant intouchable. L’Académie française s’érige en défenderesse de la langue contre les vilaines attaques militantes féministes qui s’efforceraient de la défigurer. Le masculin générique mobilise ainsi deux arguments symboliquement puissants, mais qui ne survivent pas à l’analyse : le (prétendu) statu quo historique et l’autorité linguistique. Cette combinaison achève de transformer ce qui était autrefois un discours tout à fait habituel, comme l’auteur ou l’autrice de cette œuvre est talentueuse, en une transgression impardonnable. C’est ainsi que la masculinisation gagne à sa cause tous les « apolitiques », qui peuvent s’affirmer « neutres »  et surtout pas sexistes puisque ces gens ne font que suivre des règles sur lesquelles ils n’ont, croient-ils, aucun contrôle.
Plus encore, l’appel à l’autorité convient parfaitement à la cause de la masculinisation, puisqu’il est encore une fois drôlement pratique que l’autorité soit elle-même particulièrement sexiste. L’Académie française est restée entièrement masculine jusqu’en 1980, sans même avoir besoin de recourir à l’artifice du genre générique. Ses ­arguments anti-féminisation sont tout sauf convaincants : historiquement ­infondés et ridicules dans la dramatisation comment prendre au sérieux une institution qui prétend qu’un e muet soit capable de défigurer la langue ? L’Académie française s’enfonce dans un cercle vicieux qui la rend de plus en plus conservatrice, voire réactionnaire, à mesure qu’elle s’entête à nier toute valeur sociale à l’évolution des mœurs linguistiques par la féminisation.
Heureusement, toutes les institutions linguistiques ne sont pas aussi engagées dans la défense du sexisme linguistique : l’Office québécois de la langue française (OQLF) fait figure de précurseur dans la féminisation et la rédaction épicène, par sa publication en 1979 d’un avis sur la féminisation des titres qui marque le début de travaux ­engagés vers une féminisation complète et cohérente. Ainsi, les Qué­bécois-es ont plus de chance lorsqu’il s’agit de faire appel à l’autorité et les Français-es seront à même de constater que la société québécoise et sa langue ne s’en portent pas plus mal. Mais ne dit-on pas que le Québec est le lieu du « mauvais français » ? Si le mauvais français est moins sexiste, il est sans doute temps de tordre le « bon français » à l’aide d’un guide comme celui-ci. Mieux vaut une « mauvaise » langue qui nous appartienne qu’une langue noble qui nous dédaigne.
Les groupes progressistes, les universités, l’Office québécois de la langue française et même, dans une moindre mesure, les politiciennes qui adressent leurs discours aux « Québécois et Québécoises » ont commencé à redonner aux femmes la place qu’elles devraient occuper dans la langue. Nous en sommes aujourd’hui à une époque fertile pour l’éclatement des normes linguistiques sexistes : les guides de féminisation foisonnent et font l’objet de nombreuses initiatives d’éducation populaire. Même le gouvernement français s’est distancié des vieux bonzes de l’Académie française, notamment en entérinant la publication de l’Institut national de langue française : Femme, j’écris ton nom. Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions (1999). La langue évolue à vitesse grand V.
La rédaction épicène que prône l’OQLF n’est déjà plus avant-gardiste. Au sein des communautés féministes et queer, d’autres stratégies se côtoient ou entrent en concurrence. Mettant de côté le classique « le masculin est employé sans discrimination pour alléger le texte », elles ne se gênent pas pour attirer le regard et osent explorer des formulations qui peuvent choquer.
Il manque à cette nouvelle langue un répertoire qui témoigne de sa diversité, de sa richesse et de sa polyvalence. Il manque l’outil qui permettra à chaque personne et à chaque organisation de choisir les règles qui lui sont propres. La réponse ultime à « c’est trop compliqué » : un guide de référence dont chacune pourra se servir pour donner à chaque texte sa meilleure version de lui-même. Ou plutôt, il le manquait.
L’ouvrage [...] est né du désir de réaliser ce que les institutions hésitent toujours à faire : témoigner de la richesse du français et de l’ingéniosité des personnes qui le font vivre, légitimer toutes les formes de féminisation existantes, et les mettre sur toutes les lèvres.

L’argument

Réapprendre à parler et à écrire, alors qu’on se débrouillait très bien dans la langue des hommes depuis notre tendre enfance, ne se fait pas sans effort. Il faut donc une bonne raison pour se lancer dans ce désapprentissage.
Pour certain-e-s, l’injustice historique suffira à faire naître la motivation de parler une langue qui souligne la noblesse du « deuxième genre ». On peut certainement prendre un malin plaisir à faire le contraire de ce pour quoi les antiféministes de ce monde se sont battus avec tant de verve. Mais, bien sûr, il y a plus.
On dit souvent qu’une image vaut mille mots. Mais les mots sont eux-mêmes des images. Rares sont les mots dont nous connaissons la définition exacte. Ce n’est tout simplement pas comme ça que l’on apprend. On apprend de nouveaux mots par association : à force d’entendre le même mot dans le même contexte, on se forge des images mentales. Ces mots nous servent ensuite à réfléchir, à décrire ce que l’on imagine et ce que l’on voit. Or, la langue influence également ce que l’on imagine. Ainsi, lorsque l’on entend le mot « avocat », il est bien plus probable que l’on s’imagine un homme plutôt qu’une femme. (Il n’est pas non plus anodin que l’on imagine un homme blanc sans handicap.) Une étude a ainsi démontré que l’emploi du générique masculin, lorsque l’on demande à des participant-e-s de nommer un artiste, un héros, un candidat au poste de premier ministre ou un professionnel, les incitait à nommer davantage d’hommes que lorsqu’une formulation épicène était utilisée. L’impact de la féminisation ou de la rédaction épicène est considérable : « En moyenne, 23 % des représentations mentales sont féminines après l’utilisation d’un générique masculin, alors que ce même pourcentage est de 43 % après l’utilisation d’un générique épicène. » De même, si l’on entend, lit et prononce toujours le mot avocat et jamais avocate, on en arrive à associer la profession juridique avec le genre masculin. On crée ainsi des stéréotypes qui nous font présumer qu’un-e avocat-e est un homme, par défaut. Pourtant, au Québec, il y a plus d’avocates que d’avocats, surtout dans la nouvelle génération, dont elles constituent presque les deux tiers.
Pour les enfants, surtout pour les jeunes filles, une telle pratique est extrêmement dommageable. Comment une petite fille qui n’a jamais lu ou entendu les féminins autrice (ou même écrivaine), avocate, chirurgienne, politicienne ou mécanicienne s’imaginera-t-elle le devenir ? Il sera évidemment plus facile de s’imaginer dans le rôle de l’infirmière ou de la secrétaire. La langue française a rendu les femmes invisibles si efficacement qu’elles ne s’effacent pas seulement sur le papier, mais également dans l’imaginaire populaire. Ainsi, à chaque fois que l’on dit « les avocats et les avocates », sans même lever la voix, on crie l’existence des femmes. On affirme avec force que les femmes sont égales aux hommes, et qu’elles valent la peine d’être nommées. Par l’ajout d’un simple e final, on braque un projecteur sur des femmes qui sont et qui font. On transforme l’imaginaire collectif. On répare une injustice. Choisir de féminiser, c’est redéfinir le sens des mots.
Des gens, et particulièrement des hommes masculinistes, vous diront sans doute que féminiser ne sert à rien. Certains deviennent agressifs lorsque l’on ose écrire mairesse ou même présidente. Mais s’il s’agissait réellement d’un geste insignifiant, prendraient-ils la peine de s’en offusquer ?
Par ailleurs, l’observation d’un paradoxe nous permet de confirmer l’importance d’avoir un titre qui représente notre genre. Si notre société est résistante à de nouvelles et même à d’anciennes formes féminines, notons la rapidité à laquelle se créent et se popularisent les masculins des professions traditionnellement féminines : maïeuticien (plutôt que sage-homme), danseur de ballet (plutôt que ballerin), agent de bord (plutôt qu’hôte de l’air), technicien de surface ou agent d’entretien (plutôt qu’homme de ménage), préposé aux chambres (plutôt qu’homme de chambre), etc. Personne ne s’attendrait à ce qu’un homme s’identifie au terme femme de ménage, qui pourrait pourtant être générique, plus ancien ou plus esthétique pourquoi alors les femmes devraient-elles se contenter d’être facteur, ingénieur ou président ?
Toujours pas convaincu-e ?
Parce qu’on entend beaucoup de mythes sur la féminisation et parce qu’il s’agit d’une pratique nouvelle et différente de ce que l’on apprend en grandissant, on peut être intuitivement résistant ou résistante à l’idée de féminiser. Pour le/a lecteurice qui se poserait encore des questions et hésiterait à se lancer dans cette pratique, voici quelques réponses aux mythes et contre-arguments les plus fréquents en défaveur de la féminisation.

Mythe 1 : La féminisation alourdit le texte

Il y a deux façons de répondre à cette préoccupation : oui et non.
Commençons par le non. Comme vous le constaterez dans cet ouvrage, il y a de nombreuses façons de féminiser un texte ou un discours. Certaines augmenteront le nombre de mots ou de caractères (les doublets, les graphies tronquées)  e à quoi réfèrent généralement les gens lorsqu’ils et elles s’inquiètent de la « lourdeur » d’un texte. Cependant, ce n’est pas le cas de toutes les stratégies de féminisation. La rédaction épicène permet de produire un texte non sexiste sans que cela paraisse. Le féminin générique, quant à lui, n’est pas plus lourd que le masculin générique. Ce guide présente une revue exhaustive des stratégies de féminisation et offre à ses lectrices des pistes pour choisir celle qui convient le mieux à chaque contexte. Lorsque l’on féminise un texte au fur et à mesure qu’on le rédige, la lecture s’en trouve facilitée. Ce n’est que lorsque l’on féminise après coup un texte rédigé au masculin générique qu’il risque de devenir surchargé. Dans les rares contextes où le nombre de mots ou de caractères est strictement limité, un engagement pour la rédaction non sexiste ne pénalisera pas l’auteur ou l’autrice. Pour ce qui est du temps que cela prend, on s’habitue très rapidement à écrire et à lire des textes féminisés sans trébucher.
Deuxième réponse possible : oui, et alors ? Certaines autrices revendiquent une féminisation ostentatoire, qui refuse de passer inaperçue et préfère désorienter le regard. Pourquoi les femmes, même au sein d’un texte, devraient-elles se faire petites ? L’emploi de la graphie tronquée (les spectatricesteurs attentivesifs) change certainement l’accent du texte : la féminisation n’est plus en filigrane  lle est le texte. On peut par ailleurs choisir de ne pas se préoccuper d’« alourdir » le texte, parce que ce qui pèse le plus c’est bien le sexisme ordinaire d’une langue qui écrase les femmes.
Quand on y pense, le seul fait d’écrire en français alourdit le texte par rapport à d’autres langues. Manifestement, le meilleur texte n’est pas le plus court, mais celui qui convient le mieux à son auditoire et reflète le plus efficacement les propos et les valeurs de la personne qui le rédige.
Mythe 2 : La féminisation « sonne mal »
Tout est une question d’habitude et de perspective. À une autre époque, les mots d’aujourd’hui sonneraient faux. Les Français.es trouvent le québécois incompréhensible ; les Québécois.es trouvent que les Français.es ont de drôles d’accent. L’esthétique de la langue est arbitraire, et c’est en commençant à employer des mots que l’on s’habitue à les entendre et à les prononcer jusqu’à apprendre à les aimer.
À l’inverse, lorsque des mots cessent d’être utilisés, ils com­mencent à sonner faux. C’est le cas d’autrice, qui était utilisé couramment dans le langage parlé comme dans la littérature au 16e siècle, et qui nous paraît aujourd’hui une aberration, non pas à cause de son étrange sonorité (la même qu’actrice), mais bien parce qu’on lui a mené une guerre ouverte dans la deuxième moitié du 18e siècle. Notons que le terme est encore couramment utilisé en Suisse, sans y sonner faux.
De plus, si la féminisation paraît d’abord étrange aux oreilles de vos interlocutrices/teurs, voyez-le comme une occasion d’attirer l’attention sur le problème auquel vous vous attaquez. La féminisation permet un activisme qui se vit tous les jours  ’autant plus efficace qu’elle pousse les gens hors de leur zone de confort et leur fait réaliser la masculinité de leur propre parler, qu’ils et elles n’avaient peut-être jamais pris le temps de remarquer.
Par ailleurs, l’histoire démontre que l’argument de l’esthétisme sert souvent de prétexte à la défense de la masculinité de la langue. Par exemple, le terme philosophesse a été combattu sous prétexte que l’on y entendait le mot « fesse ». Or, vainqueresse et capitainesse sont également tombés dans l’oubli sans avoir cette terminaison. Par contraste, le domaine du droit a gardé des féminins en -esse (demanderesse, défenderesse), non pas parce que l’esthétisme linguistique est différent chez les juristes, mais simplement par souci de clarté.
Finalement, des formulations au masculin peuvent également paraître étranges à l’oreille, comme le démontre ce bijou de l’Académie française : « Le Secrétaire perpétuel [Hélène Carrère d’Encausse], et les membres de l’Académie française ont la tristesse de vous faire part de la disparition de leur confrère, Mme Assia Djebar [écrivaine et cinéaste, première des femmes et hommes du Maghreb à être élue, en 2005, à l’Académie française], Chevalier de la Légion d’honneur, Commandeur des Arts et des Lettres, décédée le 6 février 2015. »

Mythe 3 : La féminisation maintient forcément la binarité des genres : il vaudrait mieux abolir le genre dans la langue

La féminisation ne crée pas la langue genrée. La langue française est déjà genrée. Nous devons opérer dans ce contexte. La féminisation permet à chacun.e d’y être représenté.e, quelle que soit son identité de genre.
La beauté de la féminisation réside dans sa variété et sa polyvalence. Différentes personnes non binaires, agenres, fluides dans le genre ou ayant un genre autre que strictement masculin ou féminin se servent de différentes stratégies de féminisation pour se désigner d’une façon qui les rende à l’aise, par exemple la rédaction épicène ou les graphies tronquées au singulier. Certes, une langue non ou peu genrée facilite un discours inclusif des personnes non binaires. Or, le français n’est pas une langue sans genre, et ne le devient pas simplement parce que l’on refuse de féminiser.
Lorsque l’on parle au masculin, la langue demeure binaire  e masculin ne signifie pas l’absence de genre ou l’épicène. La féminisation, en reconnaissant que la langue doit être adaptée aux besoins des personnes et représenter la diversité des genres, peut servir à construire un discours respectueux des personnes non binaires, agenres, bigenres ou fluides dans le genre.

Mythe 4 : La féminisation dévalorise les femmes

Il est vrai qu’une société patriarcale a associé des connotations négatives à certains mots féminins, par exemple entraîneuse, nom qui n’a pas la même connotation qu’entraîneur, ou maîtresse qui n’a pas du tout le même sens que maître. Parfois, on considère également que les noms en euse sont « moins nobles » et « plus vulgaires ».
Ainsi, certaines femmes préfèrent être désignées par des termes masculins pour ne pas mettre de l’avant le fait qu’elles sont femmes, pour être littéralement « l’égale de l’homme ». Certaines magistrates préfèrent se faire appeler le juge ; des mairesses peuvent aussi vouloir être désignées comme maires et des directrices comme directeurs. Il ne faut cependant pas tomber dans le piège du gender blindness, qui consiste à prétendre que « ne pas voir » le genre le fait disparaître. Ainsi, se présenter comme Madame le directeur ne fait pas disparaître le sexisme. Il s’agit d’un artifice qui cherche à générer du respect sans remettre en question les présupposés patriarcaux qui font en sorte que le directeur soit plus respecté que la directrice. Revendiquer et se réapproprier fièrement les noms féminins, bien que l’on risque parfois d’être prise moins au sérieux, a le mérite de faire front au sexisme.
Rappelons par ailleurs que mettre un mot au masculin ne le rend pas « neutre » ou épicène. Si l’on tient tellement à désigner les hommes et les femmes de la même façon pour éviter qu’elles ne soient traitées différemment, pourquoi ne pas appeler le président d’une assemblée Monsieur la présidente ?

Mythe 5 : La féminisation des mots porte à confusion

On dit parfois que la création de noms féminins porte à confusion, soit en raison de la polysémie, soit parce qu’une forme concurrente existe déjà. Ainsi, rectrice, féminin de recteur, a été critiqué parce que ce mot peut désigner une plume permettant aux oiseaux de se diriger, et chercheuse, parce que ce terme référerait à la tête chercheuse d’une fusée. De même, certains féminins marqués à l’oral, comme professeuse ou poétesse, sont controversés parce qu’une autre forme féminine ou épicène existe.
Pourtant, le français s’accommode bien de la polysémie et de l’homonymie  n ver dans un verre en verre vert ! On constate aussi que le masculin un secrétaire peut désigner un meuble, pourtant personne ne s’attend à ce qu’un homme qui occupe la fonction de secrétaire se présente comme la secrétaire.
Plutôt que de créer de la confusion, la féminisation peut au contraire permettre de lever des ambiguïtés. Par exemple, les masculins mineur (enfant) et mineur (travailleur dans une mine) sont identiques, alors que parler au féminin permet de distinguer facilement mineure (enfant) de mineuse (travailleuse dans une mine). Tous deux féminins de débiteur, débiteuse désigne « la personne qui découpe quelque chose en morceaux » alors que débitrice désigne celle « qui doit quelque chose à quelqu’un ». Plus encore, le mot hôte est, au masculin, son propre antonyme ! Si un hôte désigne à la fois la personne qui reçoit et celle qui est reçue, une hôte est l’invitée, alors qu’une hôtesse offre l’hospitalité. Dans certains contextes, parler au féminin permet donc de former un discours plus clair. Sans parler de toutes les formulations au masculin qui portent à confusion parce qu’on ne sait pas si elles désignent uniquement des hommes (les citoyens ont le droit de vote, les infirmiers reçoivent une augmentation de salaire, les députés n’ont pas droit à un congé parental).

Mythe 6 : La féminisation des phrases est compliquée, difficile à lire ou difficile à prononcer

Comme pour l’étude d’une nouvelle langue, le passage à un autre niveau de langage ou l’apprentissage d’un nouveau vocabulaire spécialisé, la féminisation devient plus facile avec le temps. La variété des stratégies de féminisation permet de commencer avec des techniques qui sont plus faciles à mettre en pratique et d’évoluer à son rythme en essayant différentes techniques dans divers contextes.
Par ailleurs, l’écriture au féminin générique est particulièrement simple à adopter et à comprendre.

Mythe 7 : Il faut arrêter de voir du sexisme partout le masculin générique n’a rien à voir avec le patriarcat

Au contraire, la langue masculine a beaucoup à voir avec le sexisme, et ce, sur deux plans : symbolique et historique.
Sur le plan symbolique, le masculin générique exclut les femmes de la langue populaire et des représentations mentales qu’elle suscite. Elle fait de l’homme un référent universel, l’humain par défaut, et transforme les femmes en une « exception », un « particulier ». Marina Yaguello explique avec justesse que « la place de la femme dans cette langue est le reflet de sa place dans la société ». Lorsque l’on utilise le mot Homme pour parler de l’humanité, on ne peut pas nier que les femmes soient exclues de la définition de l’être humain ou qu’elles soient la « petite moitié » de l’humanité. Comment une société peut-elle prétendre accorder de l’importance aux femmes si elle ne prend même pas la peine de reconnaître leur existence dans ses discours ?
Sur le plan historique, on constate que l’existence de titres féminins à une certaine époque est corrélée aux fonctions ouvertes aux femmes, ce qui explique que des féminins « nobles » aient été les premiers à disparaître sous la plume des auteurs antiféministes. Lorsque l’on cherche à nier aux femmes la capacité d’exercer certaines activités, on lutte contre leur désignation, comme pour écrivaine, autrice et philosophesse. Les mots généralement considérés comme n’ayant pas une forme féminine sont ceux qui désignent des « fonctions d’homme ». À l’inverse, lorsque l’avancement du féminisme permet aux femmes d’intégrer des professions traditionnellement masculines, des féminins sont créés et passent dans l’usage, comme ingénieur-femme qui est ensuite devenu ingénieure. Autre exemple, doctoresse est passé dans l’usage à l’époque où les universités ont permis aux femmes de le devenir. Tout cela n’est pas l’effet du hasard, mais démontre un lien profond entre le sexisme linguistique et le sexisme en général.

Mythe 8 : L’écriture féminisée constitue une erreur de français

Féminiser, ce n’est pas écrire un mauvais français, mais chercher à redéfinir ce que doit être le français « correct ». Ainsi, il ne faut pas voir des erreurs dans des termes comme indignées ou iels, mais simplement des néologismes. Par ailleurs, dire à une personne qui cherche à transformer la grammaire qu’elle enfreint des règles grammaticales est plutôt circulaire, comme dire à une personne qui milite pour un changement de loi que sa proposition va à l’encontre de la loi. La féminisation, si elle devient généralisée, changera forcément certaines règles de grammaire ou de style. En attendant, même si certains contextes peuvent s’y prêter moins que d’autres, il faut profiter de toutes les occasions pour la populariser et la normaliser.

En conclusion

Lorsque l’on creuse le sujet avec un regard critique et historique, on réalise rapidement que s’opposer à la féminisation n’a de sens que si l’on s’oppose au féminisme. Continuer de parler et d’écrire une langue où « le masculin l’emporte », c’est faire perdurer l’héritage de quelques antiféministes qui ont désiré effacer les femmes des professions savantes et, ultimement, de toute la société.
Avec cet ouvrage, vous serez à même de façonner une langue à votre image. Rendez visibles les femmes et les personnes non binaires qui habitent vos textes. Montrez au monde votre engagement envers l’égalité. Célébrez la créativité du féminisme.
Nous vous invitons à apprendre, à désapprendre, à critiquer, à discuter, mais surtout à oser vous lancer à la recherche de la langue des femmes.

Voir en ligne : Manuel de grammaire non sexiste et inclusive

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