Du MLAC 20e au Collectif Tenon

, par Résistances

Le contexte

Dès 1972, un mouvement national pour la liberté de l’avortement, animé par le réseau féministe, les médecins du GIS, Groupe d’Information sur la Santé, des militantEs du Planning Familial et d’organisations d’extrême-gauche était en train de prendre de l’ampleur.

Le MLAC dans le 20e

Une coordination parisienne avait été mise en place avec le GIS pour organiser des accompagnements en Hollande et en Angleterre pour les femmes qui voulaient avorter. Avec plusieurs copines du 20 e ,nous avons participé aux permanences qui avaient lieu à Jussieu, puis, devant l’affl uence et le débordement, nous avons décidé de tenir des permanences dans notre quartier, dans la rue, sur les marchés de Belleville, Ménilmontant, Pyrénées, Gambetta avec des panneaux et des tracts, sur lesquels nous dénoncions ce que subissaient les femmes, revendiquions la liberté de désirer un enfant ou non, expliquions la méthode Karman sur un tableau, annoncions nos actions et nos permanences.
Ces permanences étaient organisées chez nous à tour de rôle et nos adresses personnelles affichées sur un planning. Très vite, ces permanences sont devenues non seulement un lieu d’écoute et d’accompagnement mais aussi un lieu d’échange et de solidarité. Les voyages pour avorter à l’étranger devenaient compliqués à organiser, il y avait de grandes tensions car la demande était trop grande, les médecins du GIS étaient débordés. C’est là que nous avons décidé à apprendre à pratiquer nous-mêmes la méthode Karman avec une infirmière, Sylvie, qui faisait partie de notre groupe et qui avait appris elle-même avec la gynécologue Joëlle Brunerie.

La pratique

Un groupe se formait autour d’une ou deux personnes ayant appris la méthode Karman. Le matériel était acheté au BHV médical grâce à l’ordonnance d’un médecin sympathisant. L’argent venait des militantEs eux-mêmes et puis de ce que
les femmes avortées étaient invitées à donner pour aider les suivantes.
Les avortements se passaient soit chez les femmes, soit chez l’une des participantes du groupe. L’équipe se composait au moins de deux personnes, l’une plus occupée de technique, l’autre d’accompagnement. Il n’y avait pas d’anesthésie mais une prémédication pour prévenir un choc vagal. Tous les instruments utilisés étaient stérilisés et maniés selon les règles d’asepsie transmises par les plus anciennes. Le moment d’aspiration était souvent douloureux, mais heureusement assez bref. L’accompagnement de l’avortement aidait la femme à mieux vivre non seulement la douleur physique mais aussi le stress, la culpabilité, les situations difficiles dont elle pouvait parler avec d’autres femmes. L’avortement terminé, on prenait le temps de parler, on expliquait comment allaient se passer les suites, la vigilance à avoir les médicaments à prendre et on décidait d’une date pour se revoir. Nous proposions aussi aux femmes de revenir pour soutenir d’autres femmes, accueillir et tenir des permanences, apprendre la pratique à leur tour et de faire partie de notre groupe. Plusieurs copines très engagées dans le MLAC par la suite ont été d’abord des femmes venues pour se faire avorter.

A l’hôpital Tenon

Parfois, on avait commencé une aspiration et nous nous apercevions que nous ne pouvions la terminer car la grossesse était plus avancée que prévu : cela pouvait arriver parce que l’échographie n’existait pas, que le toucher vaginal n’indiquait pas précisément l’avancement de la grossesse. Alors nous accompagnions les femmes à l’hôpital Tenon pour réclamer un curetage, (puisqu’à l’époque les hôpitaux ne pratiquaient pas les aspirations), en montrant le contenu de ce qui avait été aspiré et recueilli dans un bocal. Ces déclenchements d’aspiration, il nous est aussi arrivé de les pratiquer en toute conscience, quand la grossesse d’une femme était trop avancée et que nous voulions obliger l’hôpital à respecter la volonté de la femme : nous avons ainsi plusieurs fois occupé les urgences de l’hôpital Tenon pour arriver à nos fins et soutenir une femme jusqu’à ce que les médecins fassent leur travail.

Notre pratique était illégale, mais nous la savions légitime

Nous étions totalement engagées et nous partagions avec les femmes quelque chose de très intime, animées par un courage collectif. Côté répression, étrangement, notre groupe n’a jamais d’ennuis bien que nous agissions publiquement. Cette pratique de la méthode Karman non clandestine, par des médecins mais aussi par des militantEs n’appartenant pas au corps médical a été surement un moyen de pression déterminant pour que la loi soit votée. Après le vote de la loi Veil, en février 1975, nous avons continué la pratique quelques mois, car la loi était loin d’être appliquée, puis nous avons arrêté pendant un temps car nous avions besoin de prendre du recul et de réfléchir dans un contexte qui avait changé.

Après la loi Veil : le groupe Femmes de la place des Fêtes

Plusieurs d’entre nous se sont retrouvéEs en 1976 dans des activités du quartier de la place des Fêtes au sein et autour d’une maison occupée accueillant divers collectifs : « boutique de droits », un comité de lutte d’objecteur de conscience, des groupes de jeunes du quartier, une crèche parallèle, une « cantine »... et un groupe de femmes. Ce qui nous animait et nous réunissait, c’était l’idée de prendre nos affaires en main de façon collective. Le groupe de femmes a soutenu le MLAC d’AIX au moment de son procès qui a eu lieu en mars 1977. Une partie du groupe a rejoint les militantes du MLAC qui ont essayé de faire pression sur les hôpitaux pour l’application de la loi, a décidé de reprendre la pratique des avortements, en même temps que l’organisation de consultations collectives, où nous apprenions à nous examiner, à diagnostiquer des problèmes gynéco, poser des stérilets ou suivre des grossesses ou des accouchements, aidées par des médecins ou des sages femmes dont la plupart travaillaient à la maternité des Lilas. Cette démarche pour connaître notre corps et ne pas l’abandonner au pouvoir médical était issue de la pratique de l’avortement de certaines d’entre nous mais aussi de l’influence des groupes de féministes américaines comme le groupe de Boston dont le livre « Notre corps, nous même » avait été traduit en français en 1977. Nous constations que la plupart des hôpitaux, à part quelques lieux comme Les Lilas, Les Bluets ou Louis-Mourier à Colombes tardaient à installer une pratique correcte des avortements. Nous constations que notre pratique était plus à l’écoute des femmes et moins traumatisante que celle des médecins. Alors jusqu’au vote définitif de la loi Veil en 1979, nous avons continué à pratiquer, à accompagner à nous former, à nous réunir et aussi à manifester. Puis, au fur à mesure que se mettaient en place plus de moyens pour les IVG et que se créaient des centres d’orthogénie, la vie du groupe s’est dispersée. Certaines qui ont eu des enfants, ont accouché chez elles entourées par les copines du groupe et certaines sont devenues sages-femmes... La plupart ont gardé ces liens qui restent quand les choses profondes de la vie et de sa transformation ont été partagées...

Aujourd’hui 40 ans plus tard...

Plusieurs d’entre nous ont participé à la création et aux actions du collectif Tenon. Mobilisées de nouveau pour le droit à l’avortement remis en cause, nous avons participé à des débats, confectionnant des panneaux comme autrefois, une petite expo racontant cette lutte que les femmes, partout en France mais aussi ici dans le 20 e avec le MLAC, avaient menée pour obtenir ce droit. Nous avons descendu de son étagère la valise contenant le matériel qui nous servait pour les avortements expliquant notre pratique et disant que s’il le fallait, on recommencerait. Le collectif Tenon nous a permis de transmettre l’histoire de cette lutte aux plus jeunes.
Nous savons combien les actions collectives peuvent être créatives et porteuses de changements mais nous savons aussi que tout ce qui a été acquis par les luttes de femmes peut être remis en cause par l’ordre moral et le pouvoir patriarcal.

Voir en ligne : Collectif Tenon

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