Prostitution : pénalisation des clients ou abolition ?

, par Résistances

Si le sujet de la prostitution a été largement débattu ces derniers temps c’est en grande partie dû à l’émergence d’un projet de loi dit « de pénalisation des clients » mais qui recouvre en réalité plus de dimensions que cette seule mesure. La loi prévoit notamment plusieurs mesures pour aider les prostituées à « sortir » de leur situation, contre les proxénètes, en promettant des titres de séjour provisoires pour celles qui entament des démarches de réinsertion et sont suivies par des associations agréées par l’état, en développant la formation etc. Cependant, on ne peut que douter de la faisabilité de cette loi tant les budgets alloués au social en général et aux droits des femmes en particulier se réduisent à peau de chagrin. On peut alors supposer que ce qui est disponible pour faire avancer la cause des femmes ne sera pas mis prioritairement au service de femmes, souvent sans papiers et non francophones, peu diplômées…

La disposition la plus polémique est celle de la pénalisation des clients, saluée par une partie de la gauche et des associations féministes, et critiquée par d’autres associations féministes ou de défense des droits humains.

Celles qui militent pour l’interdiction d’avoir recours à la prostitution

Soixante associations et collectifs (dont l’Amicale du Nid, la Marche Mondiale des femmes, Osez le Féminisme, Zéromacho, les Chiennes de garde, le Collectif National Droits des Femmes, le Mouvement du Nid, le Planning Familial 75…) réunis dans le collectif « Abolition 2012 » soutiennent le projet de loi qui inclut l’interdiction d’avoir recours à la prostitution.

L’idée est de faire baisser la demande, montrer que ce n’est pas « normal » d’acheter des services sexuels. La prostitution est considérée comme une violence faite aux femmes. Or, s’il y a violence, il y a auteur de violence. La pénalisation doit permettre de montrer que le client est le centre du système prostitutionnel, il est celui qui commet un acte de violence et de domination sur une femme qui n’a pas à avoir de plaisir ni de désir.

La pénalisation des clients doit s’accompagner de mesures volontaristes et dotées de moyens d’aide aux femmes en situation de prostitution pour en sortir et de mesures d’éducation et de prévention. On devrait d’ailleurs plus justement parler d’interdiction d’avoir recours à la prostitution, la question des peines envisagées (amende proportionnelle aux revenus, TIG auprès de prostituées essayant d’en sortir, formation…) étant loin de la pénalisation.

L’utilisation du terme « pénalisation » est destinée à effrayer les progressistes antirépression. De plus, faire changer le poids de l’interdiction d’épaules ne peut que favoriser le respect des conditions posées par les prostituées. Les bilans faits par les pays qui ont instauré cette mesure, montre l’efficacité de la mesure en termes de baisse du nombre de prostituées parce que le fait de poser l’interdit dissuade les clients « peu convaincus ».

Celles qui sont contre la pénalisation des clients

Plusieurs associations communautaires (Grisélidis à Toulouse, Cabiria à Lyon) ou ONG (médecins du monde), associations féministes (le Planning Familial) ou encore syndicats (Solidaires-Etudiant.e.s) ont dénoncé le fait que la pénalisation des clients risque de marginaliser d’autant plus les prostituées et notamment les plus précaires d’entre elles à savoir celles qui travaillent dans la rue, le plus souvent sous l’égide d’un mac ou d’une autre prostituée.

En effet, elles continueront d’exercer leur activité mais seront contraintes de le faire beaucoup plus discrètement et de manière isolée pour ne pas perdre leurs clients. Pourquoi cela est dangereux ? D’abord parce qu’elles seront moins accessibles pour les associations travaillant à la réduction des risques auprès d’elles (le bus des amis des femmes à Paris, Grisélidis à Toulouse, Médecin du monde à Nantes…) ; ensuite parce que la peur d’être verbalisée amène à réduire le temps de négociation de la passe, ce qui est souvent en défaveur des prostituées qui peuvent moins facilement imposer le port du préservatif, le prix, les conditions de la passe etc.

De plus, le fait de devoir être discrète implique de travailler de manière isolée. Si les mesures concernant la pénalisation des clients ont été écartées de la loi votée en juillet 2014, certains maires (Toulouse, Lyon, Limoges…) ont pris des arrêtés anti prostitution qui restent dans le même esprit et ont les mêmes conséquences (éviction des prostituées du centre-ville, fragilisation et précarisation, déni de l’accès aux soins…).

Du point de vue d’Alternative libertaire

Le problème pour nous se trouve dans la tension entre une perspective révolutionnaire de long terme et la nécessite de poser des revendications de court terme. En effet si nous sommes toutes et tous d’accord sur notre souhait de voir émerger une société où la prostitution n’existerait pas, il y a de fortes divergences sur ce que nous pourrions ou devrions faire aujourd’hui

Le problème est que les positions s’opposant à la pénalisation des clients ne proposent pas de solution sur le long terme visant à abolir la prostitution. Pour l’AL, il est important de prendre en considération les conditions pratiques des prostitué-es, et de faire en sorte que les droits des prostitué-es soient reconnus. Cependant, il ne faut pas que les solutions apportées aillent en contradiction et nous éloignent de nos objectifs finaux en légitimant la prostitution. Nous ne sommes pas, en soi, contre un cadre légal protecteur vis-à-vis des femmes qui par exemple, malgré de grosses défaillances dans son application, criminalise le viol. Les clients sont des acteurs actifs du patriarcat et doivent être reconnus comme tels.

Cependant, nous pensons que la lutte contre la prostitution passe d’abord et avant tout par la lutte contre la précarité, principale origine de la prostitution, pour la régularisation des sans-papier-e-s, contre les discriminations envers les LGBTI, et contre le patriarcat en général. Il est essentiel aussi de généraliser la prévention et la sensibilisation à cette question dès le plus jeune âge.

L’éducation est au centre de la lutte contre le système prostitutionnel et patriarcal. En dehors de cela, toute mesure visant à interdire la prostitution, comme la pénalisation des clients, est vouée à l’échec .

Pour approfondir la réflexion :

  1. L’excellent roman autobiographique de Jeanne Cordelier « La Dérobade » (Phébus), qui raconte les quatre années de sa vie durant lesquelles elle était prostituée.
  2. « Anarchisme, féminisme, contre le système prostitutionnel » Hélène Hernandez et Elisabeth Claude (Editions du Monde Libertaire).
  3. « Femmes Libres » de Mary Nash (La pensée sauvage) qui met en lumière l’organisation féministe et anarchiste espagnole « Mujeres Libres » de 1936 à 1939.
  4. « Planète sexe » de Franck Michel à propos du tourisme sexuel et de ses liens avec les autres formes de prostitution (Editions Homnisphères).
  5. L’article de Mona Chollet » Prostitution : les pièges du pragmatisme », sur « périphérie.org » (malgré un désaccord concernant le rapport prostitutionnel dans le mariage à l’époque où Simone de Beauvoir a écrit Le Deuxième Sexe).
  6. Le téléfilm en deux parties du réalisateur David Yates : « Sexe trafic ».
  7. Dossier : La prostitution, à la croisée des oppressions

Alternative Libertaire

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